Les Fils de l’homme

Affiche Les Fils de l'homme

Dans le cadre du festival Les Mycéliades, j’ai été invitée au cinéma Le Dietrich de Poitiers pour présenter un de mes films préférés : Les Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón.  Sorti il y a vingt ans, rien que ça. Toujours autant d’actualité, et ça n’aura pas changé l’année prochaine.

Je dis l’année prochaine car le film se passe fin 2027. Les informations mondiales ne parlent que d’une chose : « bébé Diego », l’humain le plus jeune de la planète, vient de mourir assassiné. Il avait 18 ans. En effet, cela fait 18 ans que plus aucun enfant ne naît sur la Terre. L’humanité toute entière est adulte, sans avenir, et en voie d’effondrement. Ravagée par la guerre, par les épidémies, par le terrorisme – même si l’on ne voit que le Royaume-Uni dans le film, on devine que cette situation dystopique est mondiale. Et a donné lieu à une vague de migrations occasionnant une crise de réfugiés qui est l’autre axe majeur du film. Ces deux thématiques, crise de la natalité et crise des réfugiés, sont liées, entrelacées tout au long du récit, qui nous met dans la peau de Theo, le personnage principal, joué par Clive Owen. Au début du film, il se contente de traverser cet univers dévasté en simple spectateur désabusé, désillusionné. Jusqu’au moment où…

Le propre de la science-fiction n’est pas de prédire le futur, on le sait, mais de nous faire miroiter ce qu’il pourrait être, en jouant sur nos obsessions et nos peurs actuelles. Le déclin de la population, menant à l’extinction même de l’humanité, est une de ces peurs. Est-elle crédible ? Évidemment que non : nous sommes 8 milliards d’humains sur la planète, ce chiffre a été multiplié par 4 en cent ans, et jamais la croissance de cette population n’a été négative. Mais ce qui intéresse l’auteurice, le ou la scénariste de science-fiction, c’est ce que cette peur dit de nos sociétés actuelles, ce qu’elles craignent de perdre, ce pour quoi elles sont prêtes à se battre et comment.

Ce déclin d’une humanité rendue infertile est notamment traité dans un roman comme La Servante écarlate de Margaret Atwood, adapté en série, et où l’infertilité est causée par la pollution, les déchets toxiques. Et bien sûr dans Les Fils de l’homme de P.D. James, dont le film est une adaptation très libre – à noter que c’est la seule incursion en SF de cette autrice de romans policiers.

Couverture du roman Les Fils de l'homme

Ces deux livres datent respectivement de la fin des années 1980 et du début des années 1990, mais cette peur, cette obsession, s’exprime encore fortement de nos jours, dans nos sociétés. Il y a eu de nombreux articles dans les journaux sur la baisse du taux de natalité en Europe, dernièrement, notamment un papier dans Le Monde. Et c’est dans l’air du temps politique : on pense au réarmement démographique souhaité par Emmanuel Macron il y a deux ans, ou la mission parlementaire consacrée au sujet. J’ai moi-même glissé le sujet d’une infertilité généralisée à tout un peuple dans un roman (Un long voyage) donc je plaide coupable : c’est une peur fascinante.

Fascinante parce qu’elle est paradoxale. Pas tellement parce qu’elle n’est fondée sur rien – je l’ai déjà mentionné – mais aussi parce qu’elle est paradoxale. Nous vivons dans une société occidentale qui s’effraie de ne plus voir naître d’enfants… tout en s’efforçant d’écarter ou de cacher ceux qui sont bel et bien nés. On l’a vu récemment avec la levée de bouclier suite à la création par la SNCF d’une classe affaires « interdite aux enfants » : on aime l’idée d’avoir une natalité forte, mais on déteste tout ce qui peut l’accompagner, comme le partage des tâches parentales, l’aménagement du temps de travail, la création de moyens de garde, le bruit dans les restaurants ou les trains. Nostalgie d’un temps où tout cela était soigneusement dissimulé dans la sphère privée, au seul soin des femmes, au prix de leur vie sociale, bien sûr, mais c’était un sacrifice que les hommes étaient prêts à faire. 

Plus largement, j’y vois un refus de tout ce qui ne correspond pas à un modèle standard de vie réussie, où l’on rejette tout ce qui n’est pas un citoyen modèle, actif, productif, homme bien sûr, blanc naturellement, père de famille même s’il ne faut surtout pas que ça se voie. Un idéal standard. La classe affaires de la SNCF n’est pas seulement interdite aux enfants, elle l’est aussi indirectement aux femmes, qui gèrent le plus souvent le déplacement des enfants, et aux pauvres, qui ne peuvent s’offrir des billets à ce tarif exorbitant. Mécanique simple de domination à l’œuvre : l’interdiction n’est pas le seul moyen d’exclure.

Une autre mécanique que l’on voit à l’œuvre dans Les Fils de l’homme, et qui nous ramène à la seconde thématique forte du film, c’est le racisme, la peur de l’étranger, de l’immigré. Et là encore, comme toutes les peurs et obsessions de nos sociétés, la science-fiction sait l’isoler, la montrer, la discuter et l’extrapoler. De longue date, même, car la figure de l’immigré en envahisseur, c’est une constante dans la science-fiction états-unienne de l’âge d’or, où le même terme d’alien désigne à la fois l’extraterrestre et l’étranger. Une idée qui trouve sa parfaite concrétisation dans le film District 9 de Neill Blomkamp, où le district en question, à Johannesburg, est un camp de réfugiés pour extraterrestres. (Neill Blomkamp est sud-africain, pas états-unien. Ce n’est pas anecdotique.) Point d’extraterrestres dans Les Fils de l’homme mais une parfaite déshumanisation des réfugiés qui se pressent au Royaume-Uni et sont impitoyablement chassés par les autorités, puis parqués dans des stations balnéaires changées en camps, voire en champs de bataille – quel moment dingue, ce fameux plan séquence.

J’écrivais plus haut que crise de natalité et crise de réfugiés étaient des thématiques entrelacées : en effet, nous ne sommes pas dans Les Fils de l’homme et il n’y a pas de stérilité mondiale. La population mondiale ne décline pas. La population européenne, malgré la baisse du taux de natalité, non plus. Parce que celle-ci est compensée par les migrations. D’ailleurs, si Alfonso Cuarón et ses scénaristes ont introduit cette thématique dans leur adaptation du roman, c’est à dessein : ils avaient à cœur de traiter d’un sujet très contemporain à l’époque de la sortie du film, puisqu’au début des années 2000 il y a eu la première des crises migratoires européennes du XXIe siècle, centrée sur les enclaves espagnoles1 en Afrique du Nord et les Canaries. (Alfonso Cuarón est mexicain, pas états-unien. Ce n’est pas anecdotique.) À ce titre, l’épopée et les origines de Kee, la jeune femme que Theo va être chargée d’escorter, jouée par Clare-Hope Ashitey, et qui n’existe pas du tout dans le roman, est lourde de sens.

Affiche Les Mycéliades

La thématique des Mycéliades, cette année, était la résilience. Si l’on peut discerner un troisième axe dans Les Fils de l’homme, c’est bien celui-ci. Car finalement, dans un film qui s’ouvre avec la menace d’une extinction de l’humanité, comment ne pas se demander si l’humanité – la vraie, la nôtre, pas celle du film, mais celle qui est en proie au dérèglement climatique et à la montée des extrémismes – peut s’en sortir… et même si elle veut s’en sortir.

J’ai une première piste, qui va m’amener à évoquer un élément mineur du roman de P.D. James que les scénaristes, cette fois, ont laissé de côté. Dans le livre, les humains ont reporté toute l’affection qu’ils ne peuvent donner à des enfants sur leurs animaux, et en particulier les bébés animaux, qui eux n’ont jamais cessé de se reproduire. Je trouve ce point intéressant : dans mon roman ado Entrer dans le monde, un des personnages décide ainsi que l’humanité a eu sa chance, qu’elle l’a gaspillée, et que la Terre doit désormais revenir aux animaux. Sans aller jusque-là, on sait que de nombreuses espèces animales sont capables de s’autoréguler, comme le renard roux : les femelles adaptent d’instinct les naissances en fonction du territoire et de la nourriture disponibles. Peut-être est-ce exactement ce que l’espèce humain est en train de faire : la difficulté de l’accès au logement, à un emploi stable, l’éco-anxiété sont autant de raisons tout à fait logiques et valables de retarder, voire de renoncer à avoir un enfant. Ce qui ferait de la chute de la natalité actuelle non une fatalité ou un désastre, mais une nouvelle transition démographique. Une mise en retrait pour mieux se reconstruire, pour occuper une place plus équilibrée, plus en adéquation avec nos ressources et avec le reste du vivant. (On peut rêver.)

J’ai une seconde piste, qui me tient également à cœur. En dépit de son désenchantement et de l’état catastrophique du monde dans lequel il évolue, le protagoniste Theo correspond en tout point à ce fameux idéal standard évoqué plus haut : c’est un citoyen productif, un homme, il est blanc, il a même un cousin haut placé au gouvernement. En somme, de tous les personnages qu’on croise dans Les Fils de l’homme, c’est l’un des plus privilégiés, en dépit d’un deuil dont il souffre encore : à bien y réfléchir, il n’a aucun intérêt à ce que les choses changent ou s’améliorent pour les autres. Et pourtant. Pourtant, à un moment donné, il va se souvenir des idéaux qui l’animaient fut un temps et choisir d’agir. Agir au péril de sa vie, non pour lui, mais pour le bien commun. La résilience dont il serait question ici serait moins individuelle que collective. Une façon de rappeler que chaque humain a sa part, son rôle à jouer, dans la continuation de l’humanité.

  1. Je conseille vivement la lecture de Sur le mont Gourougou de l’Équatoguinéen Juan Tomás Ávila Laurel (Asphalte, 2017), qui dépeint la vie d’une communauté improvisée de personnes migrantes issues de l’Afrique subsaharienne installée sur la montagne marocaine dominant l’enclave de Melilla, en attente de leur traversée. ↩︎