
Dans La Dame de la Seine, je vous invite à suivre l’ultime aventure tout à fait inventée d’un personnage tout à fait historique : Christopher « Kit » Marlowe. Poète et dramaturge précurseur, contemporain de William Shakespeare et Walter Raleigh, Marlowe était également homosexuel et athée à une époque où l’un comme l’autre valait condamnation à mort, et un probable espion pour la Couronne anglaise bénéficiant d’une protection haut placée, ce qui explique qu’il ait pu y échapper. Longtemps. Pas au point de trépasser dans son lit, pourtant.
La mort de Marlowe au printemps 1593, dans une taverne de Deptford, un couteau fiché dans l’œil droit, est encore auréolée de mystère. Dispute d’ivrognes autour du montant de l’addition, comme cela a été consigné par le coroner de l’époque ? Règlement de comptes d’un milieu interlope mêlant espions et voyous ? Assassinat commandité par une huile élisabéthaine pour qui Marlowe en savait trop, ou l’ouvrait trop, ou les deux ? Nous ne le saurons jamais. Et, dans cet entrebâillement, l’imagination glisse son pied.
Je n’aurais pas écrit ce livre si ce personnage et sa fin ô combien romanesque ne me fascinaient pas.
J’ai choisi d’ouvrir La Dame de la Seine sur cette scène de crime, pour lui offrir un tout autre dénouement. Qui me permettrait d’envoyer Christopher Marlowe à Paris, sur lequel je rêvais d’écrire depuis longtemps.
Certes, la ville d’aujourd’hui n’a pas gardé grand-chose de celle qu’elle était alors. On se la figure définitivement muséifiée, fossilisée dans son ère haussmannienne, mais en réalité, au fil des siècles, Paris n’a jamais cessé de se détruire pour se reconstruire autrement, plus net, plus salubre, plus bourgeois. C’est une forme changeante, mouvante, en perpétuelle réinvention, même si c’est au lent rythme des villes ; le cœur de ses gens, lui, qu’ils l’aiment ou qu’ils le détestent, est toujours plus ou moins le même.
Je n’aurais pas écrit ce livre si capturer cette ville-créature n’était pas aussi tentant malgré tout.
C’est ainsi que j’ai recréé non pas le, mais un Paris de la fin du xvie siècle. Une capitale en transition, où des vestiges médiévaux côtoient un pont tellement Neuf qu’il est encore inachevé, et où un cimetière mérovingien, en plein centre, côtoie des halles récemment reconstruites. Une capitale en expansion, dont les enceintes viennent d’être agrandies à l’ouest, histoire d’englober un palais et une paire de faubourgs. Une capitale régulièrement affamée, deux fois assiégée, en révolte contre son roi – le troisième Henri est mort, le quatrième tarde à se faire accepter, et dans ce clair-obscur surgissent quantité de monstres. Comme cette Ligue catholique, qui règne sur la ville par la ferveur et la peur.
Imaginer Christopher Marlowe dans cette galère n’est pas si invraisemblable. En tant qu’espion, il a beaucoup voyagé, y compris sur le continent. Et en tant que dramaturge, il a situé à Paris une de ses pièces, évoquant le massacre de la Saint-Barthélemy, qui a eu lieu vingt ans plus tôt. Il n’en reste qu’une version abrégée, mais on y retrouve les ingrédients qu’Alexandre Dumas utilisera deux siècles et demi plus tard dans La Reine Margot et ses suites : dynastie maudite, reine mère empoisonneuse et calculatrice, rois faibles et dégénérés, duc comploteur et complotué. Un réjouissant chamboule-tout de têtes couronnées, mais j’ai tenu à m’en détourner pour m’intéresser à un autre sujet, enfin, aux sujets, justement, d’un pays déchiré par la guerre civile.
C’est que nous finissons par en avoir l’habitude. Une fois par siècle au minimum survient un nouvel accès. On connaît les symptômes : un système arrive à bout de souffle, une partie du pays ne parle plus à l’autre, un ennemi est désigné, si possible une proie facile, pauvre ou minorisée ou les deux. Très vite, du sang sur les pavés, des corps dans les rivières et de nouvelles rancœurs qui nourriront le prochain accès de fièvre.
Je n’aurais pas écrit ce livre si cette récurrence de la violence politique ne m’effrayait pas.
Mais quoi de mieux qu’une tragédie pour purger une passion, comme Aristote l’a très bien enseigné à un Christopher Marlowe féru de Poétique ? Quoi de mieux qu’un personnage de dramaturge pour mettre en scène ce qui nous effraie pour mieux le mettre à distance ? Telle une mise en abyme de notre propre déclin, un miroir tendu à nos démons. Je sais gré à mon personnage d’avoir apporté cela à La Dame de la Seine.
En retour, j’ai tâché de lui apporter, dans cette modeste tragédie de vengeance à la sauce élisabéthaine, une issue possible. Réelle échappatoire ou simple sursis ? Vous le saurez en poussant la porte de La Dame de la Seine. C’est une charmante auberge de la place Maubert, sise juste en face des gibets. La tenancière est un peu rude, mais la tourte aux rognons y est excellente.
(Sortie le 21 août aux forges de Vulcain. Soirée de lancement le 17 septembre à la librairie Les Traversées, Paris 5e. Bientôt d’autres dates à venir…)








